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« C’est au niveau mondial qu’il faut gérer les stocks de matières agricoles »

Le 15 février 2011
* Mots clés :  Entretien, Produits agricoles


ENTRETIEN  Le Salon International de l’Agriculture ouvre ses portes du samedi 19 au dimanche 27 février, au Parc des Expositions de Paris-Porte de Versailles. Plus de 1 000 exposants venus d’une vingtaine de pays et 650 000 visiteurs sont attendus. Une occasion pour les politiques, industriels et agriculteurs de débattre sur la flambée des cours des matières premières agricoles… Dans cet entretien, Patrice Gollier, directeur général d’InVivo, principal groupe coopératif agricole français, nous présente son point de vue sur le sujet, ainsi que les solutions mises en place par sa société pour faire face à la hausse des cours des matières agricoles. A lire également notre dossier sur ce sujet.

La hausse des cours des céréales est-elle durable ?

Il ne faut surtout pas redire ce que beaucoup ont dit en 2007 et 2008. Le marché peut encore se retourner brutalement. La tendance est bien sûr haussière, car l’équilibre entre la demande et l’offre mondiales est de plus en plus difficile à réaliser. La population mondiale progresse ainsi que le niveau de vie, ce qui concourt à faire progresser la demande. L’offre augmente elle aussi, mais elle est à la merci de phénomènes climatiques que nous ne maîtrisons pas.

 

Aussi, comment réagissez-vous ?

Nous avons agi à trois niveaux. D’abord, nous avons renforcé nos équipes en matière de connaissance des marchés. Nous avons recruté des gens avec une expertise de 15 à 20 ans en analyse des marchés agricoles. Il faut bien comprendre où sont les stocks mondiaux, comment ils peuvent être mobilisés et à quel coût : si on ne s’arrête pas aux simples chiffres, on s’aperçoit qu’il y a une part importante des stocks mondiaux qui ne sont pas disponibles, comme ceux de la Russie ou de la Chine, qui sont réservés aux marchés intérieurs.

Ensuite, nous avons renforcé nos compétences dans le trading avec une meilleure gestion du risque, ce qui est un véritable métier en soi. La volatilité des marchés sur les périodes courtes s’est accrue. Quand les prix varient de 10 à 15 euros dans un laps de temps très court et que vous avez une position sur les marchés de plusieurs dizaines de milliers de tonnes, cela représente des montants importants, donc plus de risque. Nos coopératives et leurs agriculteurs ont besoin de davantage de fonds propres pour intervenir sur les marchés à terme. Nous avons investi dans des outils mathématiques de gestion du risque, ainsi qu’en compétences humaines sur ces domaines, qui sont très élevées en France, notamment dans les écoles Centrale ou Polytechnique.

Enfin, le dernier axe d’actions concerne les compétences financières sur les marchés à terme. Nous avons développé une filiale, appelé Sigma Terme, qui intervient, sous contrôle de l’Autorité des marchés financiers (AMM), sur des contrats négociés ou compensés sur Euronext [ses volumes de contrats sont en hausse de 75 % en 2009-2010, NDLR].

 

Quelles aides proposez-vous à vos coopératives et producteurs ?

Nous avons un problème important en ce moment. Une partie du monde agricole souhaite prendre des positions sur la campagne 2012-2013 : les prix seront moins élevés que ceux actuels, mais intéressants au regard des prix de l’an dernier, et ces positions permettent de sécuriser le revenu des agriculteurs. Mais, le phénomène « d’appel de marges » fait que les opérateurs doivent en permanence sécuriser leur trésorerie. Nous essayons d’intervenir avec nos coopératives pour prendre en charge une partie de ce risque.

Nous avons enfin investi dans des outils de formations pour nos coopératives et leurs agriculteurs. Nous avons mis en place des « Club marché » qui interviennent à la demande sur une ou deux journées pour expliquer ce nouveau contexte et donner des clés de compréhension : comment évoluent les marchés, comment utiliser les marchés à terme, comment travailler avec le prix moyen donné par la coopérative ou alors avec les prix de marché. Nous avons formé l’an dernier entre 2 000 et 3 000 producteurs et nous voulons en faire autant cette année.

 

Vous vous êtes également renforcés sur le marché mondial, non ?

Nous avons effectivement estimé que nous devions encore renforcer notre connaissance des marchés. Nous avons ainsi porté il y a quelques semaines notre participation de 12,5 à 20 % dans le capital de Toepfer (8 à 9 milliards d’euros de chiffre d’affaires), l’un des principaux acteurs mondiaux du commerce international. Nous sommes au capital avec le groupe ADM (Archer Daniels Midland). Toepfer commercialise environ 43 millions de tonnes de matières premières, quand InVivo, leader française, en commercialise 10 millions. Ce groupe est présent partout dans le monde. Etre actionnaire, c’est intéressant pour nous en matière de connaissance des marchés, cela nous donne accès à des clés de compréhension et de nouvelles méthodologies de gestion des risques.

 

Quelle est votre zone d’influence ?

Nous sommes positionnés sur le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et l’Afrique sub-saharienne, qui sont également des zones où la demande est en croissance structurelle car ces pays n’ont pas les qualités de sol, la régularité du climat et les connaissances techniques dont nous bénéficions. Nous exportons essentiellement du blé tendre et du blé dur.

 

Y a-t-il de la spéculation sur les marchés agricoles ?

Bien sûr ! Mais ce sont quand même les équilibres des marchés physiques qui font l’essentiel de la variation des prix. Il y a deux types d’interventions financières sur nos marchés. D’abord, des fonds qui placent leurs liquidités sur ces marchés au lieu de les placer sur l’immobilier ou la bourse, avec des perspectives de moyen ou long terme. Ce n’est pas de la spéculation « immédiate », mais ça tire les prix vers le haut. Et puis, il y a la spéculation à court terme qui contribue à la forte variabilité des cours : le trading automatique ou les financiers purs…

 

Faut-il réguler davantage ces marchés ?

L’idée de réguler est bonne. Nous sommes consultés, notamment au travers de Coop de France [organisme qui fédère les coopératives françaises, NDLR] pour élaborer la position française au G20. Il faut sans doute vérifier qui sont les opérateurs qui agissent sur les marchés physiques et ceux qui n’y interviennent jamais. En la matière, les Etats-Unis ont une certaine expérience et une réglementation que nous pourrions calquer en Europe.

Mais il ne faut pas oublier d’intervenir sur les stocks : si on veut gommer les variations inter-annuelles, on peut mettre en place des stocks-tampons. Mais c’est amusant de voir que ce sont les mêmes politiques qui parlent aujourd’hui de mettre en place des outils qu’ils ont démantelés il y a quelques années dans la Politique Agricole Commune (PAC), notamment le mécanisme de l’intervention !

Aujourd’hui, nous sommes sur un marché mondial et c’est donc au niveau mondial qu’il faut gérer les stocks. Il existe bien une Organisation mondiale de la Santé, une organisation mondiale du commerce, pourquoi n’existerait-il pas une Organisation mondiale de l’Agriculture ? Certes, c’est un peu naïf, car il n’y a pas de consensus là-dessus. Il ne faut pas se faire trop d’illusions, mais ce débat au G20 est une première pierre à l’édifice.

 

Certains pays, comme le Brésil et l’Argentine, viennent de prendre une position très libérale sur ce sujet…

C’est normal. Ces deux pays ont des qualités de sols très intéressantes, des terres arables potentiellement importantes, et un coût de la main d’œuvre assez peu élevé, et ils sont structurellement exportateurs… La régulation ne les intéresse pas !

 

Les évolutions politiques en Tunisie et en Egypte ont-elles un impact sur votre activité ?

Pas d’impact sur notre stratégie, qui est liée à une structuration du marché où les grands éléments sont lisibles et positifs. Quelque soient les pouvoirs politiques, l’approvisionnement en matières premières agricoles, notamment le blé, qui est transformé en pain, est important. La Tunisie est un petit marché, mais l’Egypte est le principal acheteur mondial de blé. Ce pays achète traditionnellement beaucoup aux Etats-Unis et en Russie. Avec l’Algérie, ce sont deux pays qui se positionnent plutôt sur les marchés spots et avec lesquels nous essayons de réfléchir sur des accords d’approvisionnement pluriannuels. Nous sommes à l’écoute de leurs besoins.

 

Propos recueillis par Patrick Déniel

 


InVivo en chiffres


4,433 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2009-2010 (-12,8 %)

27,7 millions de résultat net part du groupe (+0,3 %)

271 coopératives adhérentes

6 500 collaborateurs

4 métiers : commerce des grains (34 %), agrofourniture (30 %), nutrition et santé animale (27 %) et distribution grand public (9 %)


 

 

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