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Les pays producteurs peuvent-ils échapper à la malédiction des matières premières?

Le 19 décembre 2013 par Daniel Krajka
* Mots clés :  Commodités


Les pays qui sont sortis du sous-développement et de la misère sont, jusqu'à présent, ceux qui ont exploité leurs travailleurs de l'industrie plus que ceux qui comptaient sur leurs richesses naturelles. Les gigantesques investissements nécessaires pour répondre à la croissance de la demande mondiale en minerais et en hydrocarbures aideront-ils les pays aux sous-sols riches à rompre avec la malédiction liée à cette richesse?


Le taux historique d'investissement dans le pétrole, le gaz naturel et les minerais pourrait bien plus que doubler d'ici à 2030 afin de remplacer des réserves qui s'épuisent, et de faire face à une demande tirée par un colossal nombre de nouveaux consommateurs, particulièrement dans les pays émergents, met en garde une récente étude de McKinsey. Si les pays dans lesquels se trouvent les gisements à mettre en valeur arrivent à utiliser cette manne pour en faire bénéficier le plus grand nombre, plus de la moitié des populations qui y vivent encore pourrait sortir de la pauvreté. 
 
Pour échapper à la "malédiction des matières premières", les pays où se trouvent ces richesses ne devront pas succomber à "la maladie néerlandaise". Cette expression formée en 1977 par The Economist, désigne une économie, comme les Pays-Bas à l'époque, dont les exportations de gaz naturel avait entrainé une forte appréciation de la monnaie, une inflation galopante et un étouffement de l'industrie manufacturière dont les produits étaient trop chers tant sur les marchés extérieur que sur le marché intérieur. Les Pays-Bas avaient, toutefois, échappé à la corruption qui mine les pays pauvres, déstabilisés par l'arrivée subite et massive de ces nouveaux revenus qui prennent une part démesurée dans leur économie.  
 
Environ 80% des pays dont les économies dépendent principalement des matières premières ont des revenus par tête inférieurs à la moyenne globale et, depuis 1995, plus de la moitié ne rattrapent pas leur retard.  Même quand ces pays réussissent à croitre à un rythme supérieur à la moyenne, cela ne se traduit guère par une prospérité pour l'ensemble de la population, souligne Richard Dobbs, le responsable de l'étude de McKinsey. Malgré une hausse du PIB par tête équivalente à la moyenne mondiale, le taux de pauvreté en Zambie, un grand pays producteur de cuivre, s'est accru entre 2002 et 2010. Les tigres asiatiques, Corée en tête, ont progressé à un rythme accéléré, tirés par leur industrie manufacturière, sans bénéficier de ressources naturelles d'importance. Plus récemment, 500 millions de Chinois sont sortis de la pauvreté sans également que la croissance du pays s'appuie sur l'exploitation des ressources naturelles. 
 
Plus de 1,8 milliard d'êtres humains vont devenir des "consommateurs" d'ici à 2025, estime l'étude, une situation sans précédent pour la demande de matières nécessaires pour la production de produits manufacturés, l’aménagement des villes, etc. D'ici à 2030, affirme McKinsey, ce sont entre 11 000 et 17 000 milliards de dollars qui devront être investis dans les minerais et les hydrocarbures pour satisfaire la demande. Historiquement, la majeure partie des matières premières étaient issues des pays développés de l'OCDE. Aujourd’hui, plus de la moitié des réserves connues de minerais et d'hydrocarbures sont situées dans des pays n'appartenant ni à l'OCDE ni à l'OPEP. Et la part de ces derniers est largement sous-estimée en raison du peu d'exploration déjà réalisé dans ces zones mal connues. L'Afrique en particulier pourrait bien receler plus de richesses naturelles que l'ensemble des pays industrialisés. Si en 1995, 58 pays dépendaient des matières premières pour l'essentiel de leur PIB, ils étaient déjà 81 en 2011.  Les pays pauvres et moyen-pauvres recelant des richesses du sous-sol pourraient recevoir près de 170 milliards de dollars d'investissement par an, soit trois fois le montant des aides au développement que ces pays ont reçu en 2011 a calculé le consultant. Assez potentiellement pour sortir 540 millions d'êtres humains de la pauvreté d'ici à 2030!
 
 
Ce n'est pas gagné d'avance car pour diffuser à l'ensemble de l'économie et de la population les bénéfices générés par l'exploitation des ressources naturelles, plusieurs conditions doivent être réalisées. En premier, recommande Richard Dobbs, les pays doivent renforcer les institutions publiques et maintenir une bonne gouvernance. Les ressources peuvent être exploitées par des entreprises d'Etat, des groupes privés, avec ou sans participation de l'Etat, mais les règles et les rôles doivent être clairement définis. La discipline du marché est indispensable et l'Etat doit attirer et retenir des talents d'envergure mondiale, particulièrement s'il veut jouer un rôle central dans le secteur. 
 
Les pays pauvres souffrent d'un désavantage flagrant en termes d'infrastructures, ce qui souvent repousse les investisseurs. Pour développer des voies ferrées, routes, installations portuaires à moindres coûts, il sera nécessaire de les optimiser en créant des partenariats d'opérateurs. 
 
Pour profiter pleinement de la demande en matières premières, les pays producteurs doivent rester compétitifs. Le secteur des commodités crée des emplois et apporte aux gouvernements d'importantes ressources par la taxation et les royalties. McKinsey souligne que les projets les plus fragiles ne doivent pas être étouffés par une fiscalité trop lourde. Les risques associés aux projets doivent être limités, ce qui réduit leurs coûts d'exploitation. Ils profiteront ainsi de revenus accrus, explique l'étude. 
 
Les industries extractives peuvent également jouer un rôle important pour l'emploi et l'activité en faisant appel à des fournisseurs locaux. Toutefois, met en garde le consultant, les régulations sur le contenu local devront prendre soin de ne pas réduire la compétitivité des compagnies minières ou pétrolières. Les autorités devront également faciliter la demande de contenu local en développant les qualifications nécessaires à l'ouverture de nouveaux marchés. 
 
Reste à gérer les montants considérables des investissements et les revenus générés par les matières premières. Ces sommes peuvent être investies à l'étranger: selon le consultant 5 600 milliards de dollars étaient fin 2012 contrôlés par des fonds souverains, dont 57% provenaient de l'exploitation de ressources naturelles. Le Botswana, à l'inverse, a créé un fonds destiné à l'éducation et à la santé. Le Brésil partage ces revenus entre les Etats et le budget fédéral. Cet argent peut aussi finir dans des subventions pour la consommation de produits énergétiques, voire des hausses de salaires pour les salariés de la fonction publique. En Alaska, les citoyens reçoivent directement une part de la manne pétrolière. 
 
Pour à la fois accélérer la croissance et en faire bénéficier le plus grand nombre, les gouvernements doivent fixer des objectifs simples et transparents, dont les effets sont visibles, recommande McKinsey. Ils doivent également prendre le soin de lisser leurs revenus afin de contrebalancer les effets d'un secteur très volatil. Ils tenteront de limiter les dépenses de l'Etat, en particulier au niveau des embauches. Au Koweït ou dans les Emirats, plus de 80% de l'emploi salarié est assuré par le secteur public, une situation déstabilisante pour le secteur privé et qui ne contribue pas à la productivité globale. Comme c'est le cas en Norvège, McKinsey conseille d'investir une partie des revenus des matières premières dans des investissements intérieurs et dans de l'épargne destinés à assurer la prospérité du pays et de ses habitants sur le long terme. 
 
Les compagnies extractives ont tout intérêt à participer au développement des pays dans lesquels elles sont actives. Elles doivent non seulement réduire au maximum l'impact environnemental de leur activité mais participer au développement des infrastructures et à la création d'emplois. Le consultant rappelle qu'il est dangereux à long terme de signer des accords qui ne se préoccupent que d'optimiser les investissements sur le court terme car ces accords pourraient être remis en cause. Une compagnie extractive doit être considérée comme indispensable, non seulement pour sa contribution au budget du pays mais également pour ses apports en termes de technologie, d'exportations, d'emplois et de contribution au développement global du pays. 
 
Pour résumer, les nouveaux pays tentant un saut de développement qualitatif en s'appuyant sur leurs ressources naturelles devront développer ce secteur, en capturer la valeur et la transformer en prospérité à long terme. Ce modèle de croissance pour les nouveaux "Tigres des ressources naturelles" a le potentiel, non seulement de "transformer leurs perspectives de croissance économique", mais également de tirer plus de 500 millions de personnes hors de la misère d'ici à 2030. La malédiction pourrait alors être rompue… 

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