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"Eramet, vers une nouvelle affaire PSA ?"

Le 18 mars 2014 par Daniel Krajka
* Mots clés :  Entretien
Jacques Bacardats
Jacques Bacardats

ENTRETIEN 

Entretien avec Jacques Bacardats, ancien dirigeant d'Eramet et président de Carlo Tassara France. Actionnaire d'Eramet à hauteur de 12,6%, Carlo Tassara est en conflit avec les actionnaires principaux d'Eramet.


Y a-t-il une crise structurelle du nickel ? 
Patrick Buffet, qui est PDG d'Eramet depuis 2007, affirme qu'il s'agit d'une crise forte du nickel pour des raisons externes. En réalité, c'est une crise cyclique classique et nous sommes à son point bas. Le bas niveau actuel des prix du nickel, autour de 6 dollars la livre, avait déjà été touché en 2009 et en 2004-2005. 
 
Combien de temps peut durer ce bas de cycle ? 
En Chine, les producteurs de fonte de nickel ont constitué pour neuf mois de stocks. Pourquoi les autorités indonésiennes n'ont-elles pas procédé, comme pour le cuivre, à un alourdissement de la fiscalité qui aurait augmenté leurs revenus, au lieu d'interdire les exportations, ce qui les réduit ? 
On ne peut se contenter de tabler sur l'arrêt des exportations indonésiennes pour rééquilibrer le marché du nickel, faire remonter les cours du métal et regonfler les marges des producteurs. 
Il y a une vingtaine d'années, la découverte du grand gisement de Voisey’s Bay avait affolé les marchés, mais cette importante offre additionnelle a été finalement absorbée par une demande qui progresse à un rythme très soutenu de 4 à 5% par an. 
En Chine, la fonte de nickel fabriquée dans de vieux fours pour pallier une pénurie qui avait provoqué un envol des prix prêtait à sourire. Aujourd'hui, ce qui est fabriqué dans les nouveaux fours rotatifs chinois (RKEF) n'a rien à envier au ferronickel produit dans les usines occidentales. 
La vraie question durable pour SLN, la filiale néocalédonienne d’Eramet, n'est pas l'état du marché, mais plutôt l'explosion de ses coûts de production. Face à un cours d'environ 7 dollars par livre, les coûts de l'usine de Doniambo se sont appréciés de 50% entre les 6 dollars de 2007 et les 9 dollars de 2014. 
 
Le coût de l'énergie plombe-t-il les comptes du groupe ? 
Selon la direction d'Eramet, le surcoût induit par l'utilisation d'une centrale électrique archaïque fonctionnant au fioul – à bas taux de soufre pour limiter la pollution, et donc très coûteux – représente près de la moitié des dépenses excédentaires. Or la solution existe : une centrale électrique moderne au charbon. Le projet existe depuis 2007 mais il n’avance pas, le constructeur n’a pas encore été choisi. 
 
Comment Eramet s'est-il retrouvé endetté ? 
Au 1er janvier 2012, le groupe disposait de 1,2 milliard de trésorerie. Fin 2013, il est endetté de 200 millions. Et pourtant la nouvelle centrale n’avance guère, pas plus de 20 millions sur 500 sont budgétés pour 2014. 
Il y a des tensions sur les salaires en Nouvelle-Calédonie, les deux nouvelles usines (Goro et Koniambo) ont embauché massivement et la SLN a sûrement augmenté les rémunérations pour tenter de retenir les travailleurs qualifiés, tentés par une nouvelle aventure. Le coût d’extraction du minerai est également probablement en hausse sous l’effet conjugué de la baisse de teneur, qui oblige à remuer des volumes plus importants, plus loin et plus profondément. 
Signe de ces difficultés, 52 000 tonnes de nickel ont été produites en 2013 et l’objectif est désormais de 58 000 tonnes. En 2005, la production atteignait sans difficulté particulière les 62 000 tonnes. 
 
Où trouver les capitaux nécessaires à de nouveaux investissements ?
2014 va amener de nouvelles pertes pour Eramet, déjà endetté à hauteur de 200 millions d’euros. Dans ces circonstances difficiles, le groupe conserve son catalogue de projets : la centrale énergétique néocalédonienne bien sûr ; une mine polymétallique et une raffinerie de manganèse au Gabon ; un projet de lithium en Amérique du Sud, et toujours Weda Bay en Indonésie. 
Si le manganèse est profitable, la production de minerai n’a été que de 3,7 Mt alors que les capacités sont de 4 Mt. Au Gabon, la construction d'une usine capable de produire 65 000 tonnes d'alliages n’est pas indispensable. Pourquoi y investir 200 millions d’euros alors qu'en Chine, une seule ligne sur quatre tourne dans l'usine d'Eramet ? 
 
Quid de Weda Bay ? 
La décision de trouver un nouveau gisement d'envergure a été prise après la perte de Koniambo en 2005. Il fallait trouver une nouvelle mine de latérite pour maintenir à un certain niveau nos réserves de métal encore non exploitées. Pour ce type de minerai, Eramet a développé une technologie hydrométallurgique moins complexe que celle que Vale tente de mettre en place, au prix de lourdes difficultés, à Goro. Mais, contrairement à Xstrata, dont les actionnaires n'ont jamais hésité à investir pour développer ses capacités, Eramet manque cruellement de capitaux, l'un des actionnaires bloquant toute augmentation de capital. 
 
Que fait l'Etat français, qui est actionnaire d'Eramet ? 
Pas moins de quatre ministères sont concernés par la SLN : l'Outre-Mer, l'Environnement, le Redressement productif et, bien sûr, les Finances. L'Etat a réaffirmé à plusieurs reprises l'importance géostratégique de l'exploitation du nickel en Nouvelle-Calédonie. Or, il ne semble guère être intervenu ces dernières années : peut-être que l'annonce des résultats catastrophiques d'Eramet provoquera une réaction ? 
 
Selon vous, Eramet va-t-il dans le mur ?
Oui, si la stratégie et la gouvernance ne changent pas. Eramet pourrait devenir une nouvelle affaire PSA si ces changements ne sont pas entrepris sans tarder.
Une augmentation de capital est nécessaire car le groupe ne peut procéder avec ses fonds propres aux indispensables investissements, dont en priorité la centrale thermique de Doniambo. Par ailleurs, les actionnaires devront être représentés au conseil d'administration en fonction de leurs participations. Notre groupe, Carlo Tassara, qui est le troisième actionnaire d'Eramet, devrait déjà avoir deux représentants. 
Il faudra procéder à un diagnostic détaillé du fonctionnement du groupe, examiner ses coûts, optimiser la production de manganèse et ne pas hésiter à tailler dans les projets qui coûtent actuellement de l'argent utile à d'autres tâches et qui ne sont pas réalisables. Si Weda Bay n'est pas réalisable, il faudra le céder et pas simplement le mettre en sommeil. De même pour les projets au Gabon.

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