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« Les industriels doivent mettre plus d’intelligences dans les matières premières »

Le 23 mai 2012 par Daniel Krajka
* Mots clés :  Entretien


ENTRETIEN 

Première partie  d’un entretien avec Patrice Christmann, directeur-adjoint en charge de la stratégie des ressources minérales, Direction de la Stratégie du BRGM.

 

Depuis combien de temps les entreprises industrielles ont-elles pris conscience du problème de la sécurisation de leurs approvisionnements en matières premières ?
Cette prise de conscience est récente. Elle remonte à quelques années seulement. Le mouvement semble avoir commencé en Allemagne vers 2005, du fait de l’importance des industries automobiles, chimiques, mécaniques et de la métallurgie. La prise de conscience autour des terres rares est, elle, plus récente : elle n’est apparue au premier plan des préoccupations qu’à partir de 2010 suite à l’envolée de leur prix.

Comment expliquer qu’ils ne s’y soient pas intéressés avant ?
Avec une chaine d’approvisionnement très complexe, les grandes entreprises peinent souvent à réaliser les risques liés aux matières premières minérales qu'elles mettent en œuvre. Dans l’industrie aéronautique ou dans l’automobile, l’entreprise conçoit un produit, puis commande un équipement à un fournisseur de premier rang qui, à son tour, demande un sous-ensemble à un fournisseur de deuxième rang. Prenons l’exemple d’un pot catalytique pour l’automobile, le constructeur achète le système à un équipementier qui lui-même achète des sous-systèmes (comme la cellule catalytique en nid d’abeille) à des sous-traitants. C’est ce dernier qui commandera le cérium et les platinoïdes nécessaires à la fabrication. Le producteur final n’est donc pas exposé directement à la question de l’approvisionnement en matières premières.

Le coût de ces matières aurait-il pu les inciter à les surveiller de près ?
Non. Souvent, les métaux critiques ne représentent qu’une part très limitée de la valeur du produit final. Le béryllium est par exemple un petit marché estimé à 240 tonnes de métal en 2011, à l’échelle mondiale. Or, dans un Airbus A380 il n’y a, par exemple, pas moins de 3 millions de connecteurs utilisant un alliage cuivre-béryllium dans lequel ce dernier ne représente qu’environ 2 % de l’alliage. A la conductivité du cuivre, le béryllium ajoute résistance à l’oxydation et stabilité dimensionnelle dans une très vaste gamme de températures. Dans les avions modernes, à commandes numériques, la fiabilité de la transmission de l’information est primordiale, et cet alliage est donc indispensable.  On pourrait multiplier cet exemple dans de nombreuses applications de hautes technologies où le prix du métal n’est pas un problème, la question centrale étant sa disponibilité.

La multiplication de projets miniers va-t-elle résoudre le problème de l’approvisionnement en terres rares ?
Les 17 terres rares ne sont pas toutes aussi critiques. Pour réaliser des éoliennes plus performantes, avec des moteurs synchrones à entraînement direct, il est nécessaire d’utiliser du dysprosium. Or, sur les 30 projets d’exploitation de terres rares les plus sérieux, hors Chine, le dysprosium ne représenterait pas plus de 1,1% de la ressource totale en terres rares. Et il en faut environ 25 kg par MW électriques produits par les éoliennes. L’équivalent d’un seul réacteur nucléaire récent, soit 1,4 GW en nécessite environ 35 tonnes, alors que la production mondiale actuelle n’est que de 1 600 tonnes par an! Ce type d’éolienne représente un segment en croissance très rapide (du fait de ses coûts de maintenance réduits (absence de boîte de vitesse) et de sa plus grande efficacité énergétique (production d’électricité par vent faible). Pour ces raisons cette technologie est souvent utilisée en off-shore, où sont installées les plus grandes éoliennes. Le Département de l’Energie des Etats Unis, dans une étude publiée fin 2011, indique qu’en 2005 la part de marché des éoliennes de 3 à 5 MW ne représentait que 5% du total en 2009, contre 25% attendus en 2012. C’est dans ce segment que l’on trouve les éoliennes à aimants permanents embarquant des terres rares. A moins d’évolutions technologiques réduisant la demande, l’offre de terres rare risque d’être très déséquilibrée par rapport aux besoins. Ce déséquilibre de l’offre risque d’entrainer une chute des prix des terres rares légères les moins demandées. Pour demeurer rentables, les mineurs devront alors fortement augmenter les prix des terres lourdes les plus nécessaires.
Un problème déjà pris en compte par l’industrie automobile qui tente de réduire l’usage du dysprosium.

Lorsque l’on est un industriel, comment repérer les matériaux qui seront en tension demain ?
Le signal prix est encourageant d’un point de vue développement durable, car il favorise l’usage éco-efficient  des matières premières minérales, le recyclage, la recherche de substituts. Mais il est très risqué pour un industriel d’attendre de le percevoir pour adapter sa stratégie industrielle et sa chaîne de production. En effet les temps de l’industrie minérale et de l’innovation sont très longs. Il faut, en moyenne, de 10 à 15 ans entre l’identification d’un gisement et la production des métaux qu’il contient, et à peu près autant pour une innovation technologique pour passer du stade de l’innovation à celui de la production à l’échelle industrielle. Face aux risques que fait peser sur la fabrication d’aimants permanents la disponibilité de dysprosium, les Japonais ont mis au point il y a un an un alliage à base de nitrure de fer, aux propriétés meilleures que ceux à base de terres rares. Mais il faudra de 10 à 15 ans pour industrialiser ce nouveau procédé… si tout va bien.

Que peuvent-ils faire alors ?
Les industriels doivent consacrer plus d’effort à la veille, à l’intelligence relative aux ressources naturelles qu’ils mettent en œuvre. Certains groupes s’y sont mis, mais cela reste encore l’exception. Les évolutions démographiques (+2 milliards d’êtres humains d’ici à 2050) et des styles de vie à moyen et long terme (l’émergence de la pauvreté de populations sans cesse croissante conduit à des styles de vie beaucoup plus intensément consommateurs de ressources naturelles et producteur de ressources naturelles, voir ce qui se passe en Chine), vont continuer à faire croître la demande de matières premières minérales. Le temps est révolu où il était suffisant de de se tourner vers son entreprise de négoces préférée pour gérer ses approvisionnements. Nous vivons, et vivrons de plus en plus dans un monde complexe, multipolaire où les ressources naturelles seront un enjeu majeur du développement durable. Certaines grandes entreprises l’ont bien compris et elles s’adressent donc à de grands centres de recherche tels que l’USGS, Yale ou le MIT aux Etats-Unis, TNO, le réseau des instituts Fraunhofer et le Service Géologique Fédéral (BGR) en Allemagne, ou…en France au BRGM (pour les ressources primaires et l’intelligence minérale), ou bien à l’ADEME (pour le recyclage). Le BRGM est un acteur important, au niveau français et européen, de la connaissance et de la recherche dans le domaine des matières premières minérales.

A suivre la semaine prochaine


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