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« Le moindre aléa climatique peut faire flamber les cours »

Le 05 juillet 2012 par Fabien Daireaux
* Mots clés :  Entretien


ENTRETIEN 

Entretien avec Hélyette Géman, professeur à Birkbeck, Université de Londres, où elle dirige le Commodity Finance Centre et à l’ESCP Europe ; elle est conseiller scientifique pour la Commission Européenne sur les matières premières agricoles.

 

La crise de 2007-2009  a ravivé un vaste débat sur les fluctuations excessives des prix des matières premières agricoles. Où en est-on de ce débat ?

Pour avoir observé pendant des années ces marchés et ce sur des échelles de temps variables, je ne dirais pas que les fluctuations ont été excessives. Je peux dire, par contre, que les prix de ces matières étaient très bas avant la crise. En regardant les 30 dernières années, l’on remarque que les trajectoires de prix sont restées essentiellement plates durant les années 1980 et 1990 alors que lors les marchés actions ont fortement progressé grâce aux valeurs technologiques durant la décennie 1990. Si on ajoute à cela l’inflation, on observe une large décroissance des prix réels entre 1980 et 2004. La question qui se posait alors était donc plutôt de savoir pourquoi les prix n’augmentaient pas ce qui pénalisait les pays producteurs qui sont souvent des pays en voie de développement.

Il s’agit donc d’un simple rattrapage ?

Il y a effectivement eu un rattrapage qui ne me paraît pas injuste. Il est normal qu’un pays soit rémunéré à un prix équitable pour les ressources naturelles qu’il met à disposition de la population mondiale. Dans le cas des matières premières non renouvelables ce sont des ressources finies qui sont donc prélevées sur les générations futures. La Chine en tire argument aujourd’hui pour refuser d’exporter des terres rares alors qu’elle représente l’essentiel de la production. Le rattrapage a d’abord commencé avec le pétrole qui était seulement à 20 dollars le baril en 2002. Puis c’est le prix du cuivre qui a commencé à grimper. Pour les matières premières agricoles, si on prend le blé et le maïs, la hausse a commencé en 2006 et elle s’est accélérée en 2007. La spécificité de ces matières c’est que l’ajustement a été accentué par des évènements climatiques, toujours cruciaux dans l’agriculture.

Après le pic de 2008, les prix des matières premières agricoles ont chuté mais sont restés très élevés. Est-ce justifié au regard des fondamentaux du marché ?

Durant ces derniers mois, le pétrole a fortement baissé, le cuivre un peu moins, mais les matières premières agricoles, elles, ont vu leurs prix  augmenter. Cela s’explique, à court terme, par la sécheresse qui sévit actuellement dans la Corn Belt et qui intervient dans un marché déjà tendu car les stocks de l’année précédente étaient insuffisants. De façon plus récurrente, nous faisons face à une demande mondiale très élevée et une offre qui peine à suivre. La population mondiale augmente alors que la quantité de terres arables reste stable, voire décroît. Selon un rapport de la FAO, le nombre d’hectares arables par habitant était de 0,45 en 1960 et il tombera à 0,25 en 2020. On peut certes augmenter les rendements en utilisant des engrais mais cela coûte cher et le rendement par hectare n’augmente pas indéfiniment. De surcroit, on va manquer d’eau potable et celle-ci va coûter de plus en plus cher. Des pays riches, comme l’Australie par exemple, peuvent produire de l’eau par désalinisation de l’eau de mer mais des pays plus pauvres auront du mal à faire de même. Bref, on s’aperçoit que la rareté caractérise l’ensemble des matières premières.

Une crise similaire à 2008 serait-elle possible aujourd’hui ?  On parle de la mise en place d’un stock international : est-ce une bonne idée ? 

A partir du moment où les niveaux de stocks mondiaux sont faibles, le moindre aléa climatique peut faire flamber les cours et c’est exactement ce qui se passe aujourd’hui. L’idée de créer un stock international est certainement une bonne idée, mais on en est loin. Ce serait pourtant très utile, ne serait-ce que pour aider les populations menacées en cas de sécheresse. Il est très difficile de construire une régulation mondiale car chacun essaie de préserver ses propres intérêts. L’agriculture a toujours été un secteur stratégique. Tous les pays soutiennent d’ailleurs financièrement leurs agriculteurs, les Etats-Unis et l’UE en tête. Le rôle des régulateurs dans ce contexte est donc d’apporter de la transparence aux marchés et de punir sévèrement les éventuelles manipulations.

Concernant les marchés dérivés de gré à gré, l’exigence de fonds propre plus élevés pour les transactions non compensées va-t-elle réduire l’attractivité de ces marchés ?

Pas nécessairement. Vous faîtes allusion au Dodd-Franck Act qui devrait être mis en œuvre par les Etats-Unis d’ici la fin de l’année. Cela va certainement augmenter l’information disponible sur les marchés, ce qui est une bonne chose. Le Chicago Board of Trade a survécu depuis 1848 avec des règles strictes qui n’ont pas empêché l’afflux de liquidités. C’est un excellent exemple que les régulateurs doivent garder à l’esprit : ce marché organisé fournit de l’information sur les prix, sur les volumes, sur les positions ouvertes, sur l’activité économique des acteurs qui prennent ces positions etc. Tout cela est très utile à la fois pour les intervenants et pour le régulateur lui-même.

Qu’est-ce que l’Europe peut faire de son côté ?

Les agriculteurs français sont en avance en Europe – voire dans le Monde - pour l’utilisation des outils financiers. Sur le risque volume, les compagnies d’assurance savent très bien procéder car elles ont développé des bases de données sur les évènements climatiques qui leur permettent de bien gérer ce risque. Pour le risque prix, les agriculteurs ont compris l’avantage des marchés à terme et se tournent donc vers ces marchés organisés, soit individuellement, soit en donnant délégation aux coopératives. Un contrat à terme qui arrive à échéance converge avec le prix spot et apporte une information cruciale : la « price discovery » en jargon financier. En ce qui concerne l’Europe, ma modeste recommandation en tant que conseiller scientifique est de grandement développer nos marchés à terme et surtout d’œuvrer pour la transparence des prix. A défaut, les agriculteurs européens continueront à se couvrir sur le marché américain.


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