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"El Niño peut influencer les marchés agricoles, mais pas forcément de manière spectaculaire"

Le 22 juillet 2014 par Franck Stassi
Catherine Mollière
Catherine Mollière

ENTRETIEN 

Entretien avec Catherine Mollière, ingénieure conseil au sein du service Etudes économiques de Crédit Agricole S.A.


Comment peut-on caractériser le phénomène El Niño ?
El Niño est le plus grand phénomène météorologique d’amplitude mondiale qui occasionne des variations interannuelles du climat. Il trouve sa source dans le Pacifique, du côté Est (Pérou, Equateur). Il arrive tous les cinq à sept ans. La chose relativement stable est le fait qu’il culmine toujours en fin d’année, d’où le terme El Niño, qui signifie « l’enfant Jésus ». Il se traduit par une persistance des eaux chaudes dans le Pacifique Est, alors que normalement les eaux froides remontent. A l’ouest du Pacifique, du côté de l’Asie du Sud-Est, des pluies qui normalement sont au milieu du Pacifique se déplacent vers le milieu de la région. Quand on a l’inverse, les eaux froides sont prégnantes dans le Pacifique Est (La Niña). L’ensemble de ces phénomènes porte l’acronyme d’ENSO (El Niño-Southern Oscillation). Ce sont de grands oscillateurs dans le système climatique et géographique, qui passent d’un extrême à l’autre.
 
Comment estime-t-on la survenance potentielle d’El Niño ?
Le plus connu des indicateurs est publié par l'Agence américaine du climat (National Oceanic and Atmospheric Administration ou NOAA). Il mesure la différence entre la température des océans et la température habituelle, par zone, sur une moyenne de trois mois. Aujourd’hui, le dernier indicateur paru est daté d’avril-mai-juin. On dit qu’il y a El Niño lorsque l’indice dépasse la moyenne des températures de 0,5 degré (à l’inverse, La Niña survient lorsque l’indice est inférieur de 0,5 degré à la moyenne des températures). Aujourd’hui, l’indice est à 0,2 degré. On n’est pas dans le cadre d’un phénomène El Niño, mais des modélisations permettent d’estimer à 70 % le risque de sa survenue cet été, et à 80 % à la fin de l’année. Le début du phénomène est très variable, mais survient souvent au printemps. Son démarrage peut s’étaler jusqu’en septembre.
 
Quels produits agricoles seraient les plus susceptibles d'être affectés par El Niño ?
La très forte variabilité du phénomène influence la production de manière aléatoire. Parmi les productions influencées directement figure la pêche au Pérou. Il s’agit d’une pêche qualifiée de "minotière" (anchois, etc.), car elle fournit des produits destinés à être transformés en farine. Le Pérou et le Chili figurent parmi les principaux producteurs de farine de poisson, avec les pays du nord de l’Europe. Le succès de cette pêche est basé sur la remontée d’eaux froides, qui apporte beaucoup de nutriments. El Niño diminue la valeur biologique de ces eaux. Un deuxième effet assez systématique concerne l’huile de palme en Asie du Sud-Est. L’huile de palme est la première huile mondiale. 85 % de l’huile de palme mondiale provient d’Asie du Sud-Est.
 
L’impact sur les autres produits est beaucoup plus flou dans la mesure où ceux-ci existent dans un certain nombre de régions. L’effet d’El Niño n’est alors pas du tout univoque. Parmi les études réalisées sur le sujet, l’une d’entre elles s’intéresse notamment à la survenue d’El Niño dans les trois mois précédent la récolte de blé et de maïs : l’effet est globalement dépressif, mais de quelques pourcents seulement. En revanche, pour le soja, l’effet est plutôt positif. Le pays globalement bénéficiaire est le Brésil, qui bénéficie du retour de l’eau pour ses cultures de soja. On assiste par conséquent à une imbrication de phénomènes : l’huile de soja va plutôt bénéficier d’El Niño, tandis que l’huile de palme va plutôt être affectée négativement. Des arbitrages sur les prix étant réalisés entre ces deux huiles, une certaine forme de compensation se produit. Ces huiles n’ont pas les mêmes caractéristiques physiques, mais il existe une part de substitution qui fait que les deux prix se suivent. En revanche, les protéines telles que les tourteaux de soja risquent d’être plutôt favorisées en volume face à la baisse éventuelle de la production de farine de poisson.
 
L’effet sur le sucre est plus incertain encore. En Inde, la mousson peut être réduite. En revanche, au Brésil, la pluie va plutôt être favorable, à condition qu’elle ne soit pas excessive au point de perturber la récolte. C’est assez hasardeux de vouloir se fonder seulement sur El Niño pour expliquer les variations de prix. Il faut donc être très prudent sur l’impact de ce phénomène.
 
Comment ont réagi les marchés lors des précédents épisodes de ce phénomène ?
Cinq épisodes relativement substantiels sont survenus depuis quinze ans, en 1991-1992, 1994-1995, 1997-1998 (un des plus forts épisodes de type El Niño jamais enregistrés), en 2002-2003 et en 2009-2010. Le prix de l’huile de palme a eu tendance à remonter, mais cette progression peut paraître secondaire par rapport à celle enregistrée à cause d’autres facteurs. En 1997-1998, les prix mondiaux des principaux produits ont baissé malgré l’importance d’El Niño. En 2009-2010, les récoltes des principaux produits agricoles ont progressé malgré El Niño, et les prix étaient bas. Actuellement, malgré l’anticipation d’El Niño, la perspective de très bonnes récoltes (maïs, blé) favorise une baisse des prix. Sur les marchés, on ne voit pas vraiment venir ce phénomène. El Niño est un facteur qui peut jouer, mais pas forcément de manière spectaculaire. La conjoncture peut jouer un rôle plus déterminant que des phénomènes ponctuels.
 
Le réchauffement climatique pourrait-il affecter les cultures agricoles ?
Au niveau mondial, on s’attend à ce que le changement climatique puisse exacerber El Niño. Toutefois, cela fait partie des phénomènes où aucune certitude n’est avérée, rappelle le GIEC. En revanche, le dernier rapport du GIEC évoque des effets déjà avérés (à partir d’analyses sur les rendements observés) des changements climatiques sur les rendements agricoles. La quasi-totalité des études montrent une baisse des rendements sur le blé (- 2% sur une décennie). On observe un effet neutre sur le soja, et de -1% sur le maïs. Toutefois, ces effets dépressifs sont calculés sur la base des températures actuelles : il ne s’agit pas d’affirmer ce que cela pourrait être à l’avenir. La recherche génétique, qui favorise l’essor des rendements, exige paradoxalement davantage de contrôle des conditions des cultures. En France, une étude menée par l'INRA et Arvalis en 2010 sur la stagnation des rendements en blé a conclu qu’il fallait prendre en compte le facteur climatique dans la perte des gains attendus des nouvelles variétés (les gains de rendements obtenus en laboratoire ne se sont pas produits dans les champs).

 


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