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« Arrêtons de considérer les denrées alimentaires comme les autres denrées »

Le 21 février 2011 par Léopoldine Lanfrey
* Mots clés :  Entretien, Produits agricoles


ENTRETIEN  Entretien avec Jean-Luc Poulain, président du Salon international de l’agriculture, qui se tient à Paris-Porte de Versailles jusqu’au 27 février, et représentant de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles).

Quelle est la place des exportations françaises sur les marchés mondiaux ?

La France tient la première place, particulièrement cette année car on a la chance d'avoir des conditions favorables : le sol, le climat, et la formation des agriculteurs, ou plutôt la compétence générale de la filière. Quand on sème du blé meunier, on n'est pas sûr de récolter du blé de qualité meunerie. Cela dépend des conditions climatiques, mais surtout des conditions de récolte. La France a cet avantage pour l'instant de ne pas subir d'aléas climatiques importants sur la culture de blé, comme il y en a eu partout dans le monde et en Europe cette année. Nos voisins allemands par exemple, qui ont semé du blé meunier en octobre 2009, ont récolté du blé fourrager en juillet 2010 en raison de la longue période de pluie qui a sévit sur l'Allemagne et sur l'Angleterre cet été.

Dans le monde, le blé sert essentiellement à deux choses : l'alimentation des humains et celle des animaux. Pour les animaux, le blé fourrager convient très bien. Mais pour les humains, quelques soient les endroits du monde, il faut un blé panifiable. Et les seuls pays capables de fournir du blé panifiable sur le marché mondial en 2010, ce sont les Etats-Unis et la France, sachant que les Etats-Unis sont plutôt des spécialistes du maïs que du blé.

Donc le spécialiste mondial capable de fournir du blé panifiable demeure la France ! Cette année, il y a eu un tel besoin sur le marché mondial qu’on a même vendu plus qu'habituellement. On a alors racheté du blé fourrager, de qualité moindre, pour nourrir nos animaux, car habituellement on leur donne du blé panifiable.

 

Le marché se porte donc plutôt bien pour les agriculteurs?

Pour la production végétale (grandes cultures, céréales, protéagineux, oléagineux), le sucre et la pomme de terre, tout se passe bien en effet. Et ça se passe d'autant mieux que nous sortons d'une année catastrophique. Concernant les prix moyens payés à l'agriculteur sur la récolte 2009, ils étaient situés entre 100 et 110 euros la tonne de blé.

Nos coûts de production sont, pour la majorité des exploitations, entre 140 et 150 euros. Cette année, nous allons être payés à mon avis autour de 170-175 euros de moyenne. Nous allons donc gagner de l'argent...

Par contre, pour les productions animales, qui en 2009 allaient aussi mal que les productions végétales, la catastrophe s'aggrave car le prix du produit reste le même, mais les charges augmentent, du fait de la hausse des prix des concentrés de céréales qu'on donne aux animaux. Les éleveurs sont donc encore très mal cette année, plus particulièrement ceux de porcs (grands consommateurs de céréales) et de volailles.

 

Est-ce que vous ressentez ce malaise sur le salon ?

Oui, nous le ressentons. Les affaires vont très mal en élevage, il faut trouver des solutions. L’une d’elles est la solidarité qui s'est mise en place. Vous savez, le métier d’agriculteur est une des rares professions où le mot solidarité veut dire quelque chose. On l'a vu avec l'épisode neigeux de cet hiver : qui a déblayé les routes? Ce sont les agriculteurs, et ils ne l'ont pas fait pour eux, parce qu'ils passent avec leurs tracteurs ; ils l'ont déblayé pour les autres.

Même chose dans le cadre du rapport entre les productions végétales et les productions animales : il y a un geste de solidarité fort qui s'est décidé mercredi ; celui d’essayer de travailler avec les éleveurs pour « lisser » les prix, c'est-à-dire éviter les à-coups à la hausse comme à la baisse. Quand vous êtes producteur d'orge ou de maïs, les éleveurs sont vos clients. Personne n'a intérêt à voir mourir son client.

 

Quelle est la principale cause de cette flambée des cours des matières agricoles ?

Ce qui aggrave la hausse des cours et qui donne des à-coups, ce sont essentiellement les conditions climatiques. C'est conjoncturel. Par contre, il y a un facteur chronique et structurel : l'augmentation de la population. On arrive à 7 milliards d’humains cette année, il paraît qu'on sera 9 milliards dans vingt ans... Même si tout le monde ne mange pas à sa faim, il y a tout de même des gens à nourrir. Donc plus ça ira, plus ça sera tendu.

 

Michel Portier, président d’Agritel, a expliqué en partie cette hausse par le fait que Bruxelles ait enlevé les filets de sécurité. Pensez-vous que la régulation des marchés soit la seule solution pour lutter contre la volatilité des prix?

Avec l'expérience, c'est la meilleure solution. Qu’est-ce que la régulation ? C'est enlever quand il y a trop, et remettre quand il n'y a pas assez ; cela lisse les prix automatiquement. C'est ce qu'on a connu avec la politique agricole commune de 1957, jusqu'à 2007. On avait deux filets de sécurité : le déstockage d'intervention, qui était jumelé avec un prix d'intervention. Cela signifie que lorsque le blé descendait sous un certain prix, il allait dans les silos de stockage. On peut très bien garder du blé deux ou trois ans dans les silos, ce n'est pas une matière première directement périssable. Il s'agissait alors du meilleur moyen de prévention des crises.

Bruxelles a décidé de supprimer ces encadrements, à notre grand désarroi, et nous l'avons dénoncé en son temps. Nous ne pensions cependant pas, à ce moment-là, que ce que nous prédisions allait se vérifier aussi vite : 2007 s'est vérifié, en 2008 et 2009, les agriculteurs ont connu la crise, et en 2010 c’est au tour des consommateurs... De toutes façons, il y aura toujours quelqu'un dans la crise, que ce soit les agriculteurs ou les consommateurs. Or personne ne doit être dans la crise.

J’ignore ce que donnera le marché à terme de la récolte 2010 ; on fera les comptes dans 4 mois, mais il faut savoir qu’en 2007, il s'est vendu entre 20 et 22 fois, en papier, la réalité physique. L'agriculteur, lui, ne vend qu'une fois. Cela signifie qu'il y a 20 spéculations pour un seul lot... Vous voyez le système dans lequel on est rendu?

 

Avez-vous un conseil à donner aux agriculteurs français ?

Non, ils connaissent très bien leur métier. Par contre, j’ai un conseil à donner aux politiciens, et je ne m’adresse pas spécialement à la France bien qu’elle préside le G20 ; je m’adresse à la Commission européenne, et à l’OMC. Il y a deux choses à faire : il faut arrêter de considérer les denrées alimentaires comme les autres denrées, car cela mènera à des révolutions.

La deuxième chose, qui découle de la première, est que si on arrête de les considérer comme les autres denrées, il faut d’abord organiser le libre-échange, et surtout organiser la fluctuation des prix, c'est-à-dire limiter la volatilité des prix ; ce que va essayer de faire le Président de la République apparemment. Je pense que ce sont les deux messages que je ferais passer aux politiques cette année.

En 1994, nous avions demandé, sous deux gouvernements, un Juppé et un socialiste, de ne pas mettre l’alimentation dans les mêmes paniers que l’automobile et les biens matériaux. Ce n’est pas la même chose. Tout d’abord, nous travaillons sur du vivant, et si Renault décide d’augmenter la cadence dans ses chaînes, c’est possible; si de notre côté nous décidons d’augmenter nos rendements, le climat peut ne pas nous donner cette possibilité, comme cela s’est vérifié cette année.

Deuxièmement, on peut se passer d’une automobile et d’un téléphone portable, mais je ne suis pas sûr qu’on se passe longtemps de manger… On avait donc dit « Ne faites pas ça », mais on ne nous a pas écouté. L’OMC a permis plus de libre-échange, plus de dérégulations. Nous demandons de garder un minimum de régulation sur les biens alimentaires. Je crois que le Président de la République l’a bien compris, de même que le ministre de l’Agriculture. S’ils président le G20, tant mieux. Mais est-ce qu’ils vont être influents ? Affaire à suivre…

 

Propos recueillis par Léopoldine Lanfrey

 

 

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